Une nouvelle classification des amas globulaires de la Voie lactée

24 October 2025 Par Raphaël de Assis Peralta & Pierre Boldrini Une nouvelle classification des amas globulaires de la Voie lactée

Depuis des milliards d’années, les amas globulaires parcourent la Voie lactée, témoins de sa formation et de son évolution. Formés soit in situ, au sein de notre Galaxie, soit ex situ, dans des galaxies satellites ultérieurement accrétées, ces sphères denses d’étoiles sont de véritables fossiles cosmiques.

Une équipe européenne dirigée par le LIRA a récemment affiné leur classification en combinant simulations cosmologiques et données de Gaia. Leurs résultats indiquent que la Voie lactée compte un nombre comparable d’amas in situ et ex situ, bien que la distinction entre les deux soit plus floue qu’attendu — une ambiguïté que la composition chimique peut aider à lever. En confirmant l’origine ex situ d’amas emblématiques comme Oméga du Centaure, l’étude souligne le rôle des fusions galactiques dans la formation de la Voie lactée.

Les amas globulaires : des fossiles galactiques à la mémoire effacée

Figure 1: The evolution of our Galaxy, the Milky Way, through the merging and accretion of satellite galaxies over time.
As our Galaxy grows in mass, it begins to forge its population of so-called in situ globular clusters. When it accretes dwarf satellite galaxies, it enriches its system of ex situ globular clusters, while continuing to form in situ clusters. A few billion years later, the Milky Way undergoes one or more mergers with more massive galaxies, bringing new ex situ globular clusters and disrupting galactic dynamics. These events lead to a mixing and redistribution of the cluster populations in situ and ex situ. Today, the population of globular clusters in our Galaxy represents the cumulative result of its evolutionary history, marked by successive episodes of mergers and accretions of satellite galaxies.
Credit: Pierre Boldrini (LIRA - Observatoire de Paris-PSL)

Les amas globulaires sont parmi les plus vieux habitants de notre Galaxie. Ces sphères denses, regroupant des centaines de milliers d’étoiles agglomérées par la force gravitationnelle, sont de véritables fossiles cosmiques. Leur étude permet de remonter le fil de l’histoire de la Voie lactée et de comprendre comment elle s’est formée et enrichie au fil du temps.

Certains de ces amas sont nés in situ, directement dans notre jeune Galaxie il y a environ 12 milliards d’années (décalage spectral de z = 3), tandis que d’autres sont ex situ, formés dans des galaxies satellites avant d’être capturés par la Voie lactée il y a environ 10 milliards d’années (z = 2) lors d’accrétions et de fusions (cf. Figure 1).

Distinguer ces deux familles aujourd’hui (z = 0) n’est pas simple. Traditionnellement, les astronomes utilisent les propriétés orbitales actuelles des amas, telles que leur vitesse et position pour tenter de retracer leur origine. Mais ces méthodes présentent des limites : au fil des milliards d’années, le passé mouvementé de la Voie lactée a brouillé les traces de ces objets. Sa masse a augmenté, son champ gravitationnel a évolué, et les amas ex situ ont peu à peu perdu la mémoire de leur trajectoire initiale, rendant leur identification complexe.

Une approche cosmologique inédite

Figure 2: Simulation results for the orbits of globular clusters in situ (green stars) and ex situ (violet stars) over cosmological time.
Left: global view of our Galaxy illustrating the accretion of a dwarf galaxy, whose trajectory is represented by a solid purple line. This galaxy brings with it into this simulation four so-called ex situ globular clusters, destined to be captured in the host galaxy as a whole. The point marking the end of the solid purple line corresponds to the complete dissolution of the satellite galaxy, leaving behind its clusters (more resistant to galactic tidal forces) as relics of this merger event.
Right: a zoom in on the central region of the host galaxy highlights the more concentrated trajectories of the globular clusters in situ, formed within the Milky Way itself.
Credit: Boldrini et al. A&A 2025

Dans le but de mieux retracer l’histoire des amas globulaires, une équipe européenne dirigée par le LIRA, en collaboration avec des chercheurs de l’Institute for Astrophysics Potsdam (Allemagne) et du Lund Observatory (Suède), a mis au point une méthode inédite : simuler l’évolution de galaxies analogues à la notre afin d’étudier l’histoire de leurs populations d’amas sur plusieurs milliards d’année.

Pour cela, les chercheurs ont simulé près de 18,000 amas globulaires répartis dans environ 200 galaxies, depuis l’Univers jeune (z = 3) jusqu’à aujourd’hui. Leur modèle prend en compte les principaux processus physiques influençant l’évolution de ces systèmes, telles que les fusions de galaxies, la friction gravitationnelle ou encore la perte de masse des amas. En reproduisant ainsi les effets dominants de l’évolution galactique sur un échantillon aussi vaste, l’équipe obtient une vision statistiquement robuste de la formation et l’évolution des amas globulaires, un peu comme si l’on déroulait un film retraçant l’histoire de notre Galaxie.

En combinant les résultats des simulations avec les données réelles de Gaia, qui fournit les positions et vitesses de 161 amas de notre Galaxie, l’équipe a mis en évidence une proportion presque égale entre les amas in situ et ex situ de la Voie lactée — un résultat en net contraste avec les estimations précédentes, mettant en lumière le rôle des accrétions et fusions galactiques dans la construction de notre Galaxie (cf. Figure 2). L’étude confirme également l’origine ex situ de certains systèmes emblématiques, tels qu’Oméga du Centaure ou les amas associés à la galaxie naine du Sagittaire, ce qui montre la résistance remarquable de ces amas face aux forces de marée. Toutefois, les chercheurs soulignent que la distinction entre amas in situ et ex situ est plus floue qu’on ne le pensait. En effet, si les amas in situ sont essentiellement observés dans la région centrale de la galaxie, les amas ex situ, eux, occupent tout l’espace galactique, créant une zone de mélange où les deux populations se chevauchent. Ainsi, l’origine de certains amas demeure ambiguë, et pourrait être précisée grâce à de futures mesures spectroscopiques.

JWST et Euclid : une nouvelle ère pour l’étude des amas globulaires

Figure 3: Images of the WHL0137-08 galaxy cluster and the Dorado galaxy group observed by JWST/NIRCam and Euclid respectively
Thanks to the gravitational lensing caused by the considerable mass of this cluster, the light from a background galaxy is amplified and distorted into a luminous arc (central image). This observation has enabled the JWST to identify six massive young stellar clusters, formed just 0.5 billion years after the birth of the Universe. Thanks to its wide field of view, Euclid was able to detect several thousand galaxies in just a few images, revealing around 700 globular clusters located at a distance of around 18 Mpc.
Crédit : NASA, ESA, CSA, STScI; assembly by Pierre Boldrini

Au-delà de la révolution apportée par Gaia qui a fourni des informations d’une précision inédite sur les amas globulaires, ces données ne concernent qu’un seul exemple : le nôtre.
Il est donc essentiel d’étendre nos observations à des amas situés dans d’autres galaxies afin d’enrichir la statistique disponible (cf. Figure 3). Cette démarche est déterminante pour tester les modèles de formation et d’évolution des amas globulaires, mais aussi pour affiner notre compréhension cosmologique, en validant ou en écartant certains scénarios alternatifs de matière noire — les amas constituant en effet d’excellents traceurs de cette dernière [1].

La mission Euclid dressera un portrait inédit des populations d’amas globulaires en détectant potentiellement un demi-million d’amas extragalactiques jusqu’à près de 100 Mpc. Contrairement au Hubble Space Telescope qui possède un petit champ de vision, le relevé large d’Euclid couvrira de vastes zones du ciel en une seule image, permettant de caractériser les amas autour de galaxies de tous types, dans des environnements de forte ou faible densité, et même de localiser des amas très éloignés de leur galaxie hôte, bien au-delà de nos capacités présentes.

En parallèle, le James Webb Space Telescope (JWST) observera les amas en formation à très haut redshift, avec une sensibilité et une résolution spatiale exceptionnelles. Combiné à l’effet grossissant des lentilles gravitationnelles naturelles, JWST permet déjà de distinguer des structures de quelques dizaines de parsecs à z > 4, et même d’identifier des amas stellaires individuels — de potentiels futurs amas globulaires. Ces observations ouvrent la voie à l’étude directe de la formation des amas globulaires dans l’Univers jeune, tout en renforçant et en consolidant nos modèles de formation d’amas.

Nous nous trouvons ainsi à l’age d’or des amas globulaires grâce à JWST, Gaia et Euclid offriront ensemble une vision cohérente, depuis les amas en formation dans l’Univers primitif jusqu’aux populations matures dans l’Univers local.

Contact : Pierre Boldrini

Article : Boldrini, P., Di Matteo, P., Laporte, C. et al. A new classification of ex situ and in situ Galactic globular clusters based on a method trained on Milky Way analogues in the TNG50 cosmological simulations, A&A (2025).


[1Boldrini, P. and Di Matteo, P. In situ globular clusters in alternative dark matter Milky Way galaxies: a first approach to fuzzy and core-like dark matter theories, submitted A&A (2025).